Avec les chanteuses, mieux vaut fermer les yeux. C’est ce que je fais depuis toujours, à la recherche du frisson inédit qui me fera oublier Billie Holiday ou Blossom Dearie. Mais depuis quelques mois, je suis tombé amoureux d’une nouvelle venue, je la dévore des yeux le jour et la nuit, je la veux pour moi tout seul, en un mot ….je l’aime.
Le problème, mon problème, c’est que cette nouvelle venue qui s’est emparée de moi corps et âme … est morte depuis près de cinquante ans. Et pourtant, et pourtant. Morte ou pas, elle m’a littéralement envoûté, je rêve à elle le jour et la nuit, je n’écoute plus qu’elle, en boucle, compulsivement, convulsivement. Imaginez -si vous le pouvez- un croisement entre la voix fluette d’Allison Statton (des Young Marble Giants) et les chuchotements érotiques de Julie London. Vous n’y arriverdez pas. C’est normal. Cela n’existait pas avant elle, cela n’existera jamais plus. Etre amoureux d’une morte, je vous jure que c’est terriblement compliqué.
Elle s’appelle Beverly Kenney, elle s’est suicidée en 1960, à 28 ans, après avoir publié six disques parfaits. Ensorcelants, immaculés, d’une mélancolie tellement joyeuse qu’on la croyait impossible.
On ne connaît rien d’elle sauf les pochettes de ses disques où elle est terriblement changeante, brune, blonde, alanguie ou rieuse, d’une beauté mutine qui la fait parfois ressembler à Audrey Hepburn, parfois à Marilyn. Pour compliquer les choses, ses disques ne se trouvent qu’en import japonais, c’est à dire … assez difficilement. Qu’elle soit accompagnée par le délicat Ellis Larkins au piano, ou le grand Johnny Smith à la guitare, sa voix cristalline cristallise les charmes d’une époque (1954-1959) où les plus grands chanteurs (Frank Sinatra, Dick Haymes, Johnny Hartman) ont enregistré leurs chefs d’oeuvre. Beverly Kenney est de cette race là (justesse impeccable, tempo parfait), elle flotte entre deux nuages d’amour pour l’éternité. Ah, j’oubliais. Juste avant de mourir, elle a écrit une chanson, une seule : I Hate Rock and Roll.
Le ciel peut attendre

Personne ne gagne jamais la bataille du naturalisme. S’il est un homme de cinéma qui savait ça, c’est bien Lubitsch. Depuis ses farces muettes, ses mouvements de cape pour défier le taureau du réel étaient légendaires. C’était un monsieur rigolard, qui aimait avancer à tâtons dans le noir, quitte à se cogner aux cornes du réel. La question qu’on doit se poser ici, c’est celle de la transmogriphycation du muet en parlant. Quand le cinéma de Lubitsch se met à parler, devient-il pour autant naturaliste ? Avant de tenter deux ou trois hypothèses, disons que la différence entre «réel» et «naturel» est difficile à déterminer. En général, l’un vaut pour l’autre, et inversement. Disons qu’en principe, le naturel est ce qui s’annonce comme qualifiant le réel comme tel. Le réel en tant qu’il est du réel, ne cesse de glisser entre les mains, comme une carpe vivante qui se refuse à servir de carpe farcie. Le naturel, c’est l’un des aromates qui servent à accommoder le réel. Sans effet de naturel, le réel semble fade. L’effet de naturel ne cesse de cerner au plus près la possibilité même du réel, mais pour goûter au gefiltefish de la réalité, on peut toujours courir.
Les films parlants de Lubitsch sont-ils naturalistes ? Disons que si les muets ne le sont pas (ou peu), les parlants ne peuvent pas ne pas l’être. Lubitsch n’aime rien tant qu’embarquer sur le grand navire du réel, en rigolant sous cape dès qu’il le peut. Ses comédies sophistiquées naviguent à la frontière de l’amour courtois et de la pornographie la plus crue. Le Ciel peut attendre étant la plus sophistiquée de ses comédies sophistiquées, on dira que c’est aussi la plus méchante, la plus vulgaire. D’où la présence de Gene Tierney, maquilleuse en chef de la vraie vie. La vraie vie ?. (A suivre)

